jeudi 25 août 2016

Tourisme à Napurak 2

Aussi convaincu qu’on ait pu être par les qualités d’un endroit, le moment de la validation par des inconnus rend incertain. Et si Napurak ne plaisait qu’à moi ? La veille du départ chez les Achuar avec quatre touristes je ne faisais pas le fier, et je n’aurais pas été exagérément surpris qu’ils repartent dès le lendemain en m’assurant que l’exploitation pétrolière a parfois du bon (voir mon post sur le projet de tourisme à Napurak). Mais ils ont été émerveillés au-delà de ce que j’espérais.

Il faut dire que les Achuar ont été plus attentionnés que des nourrices italiennes. Ils se battaient presque pour satisfaire nos désirs, même les plus futiles, et tous les plats qu’ils nous ont servis étaient assaisonnés de coriandre ou de basilic, même les brochettes de puntish.

brochette de larves puntish Achuar


Ils avaient par ailleurs réalisé quelques travaux, notamment construit des toilettes. Pas à l’endroit que je leur avais suggéré mais, comme ils avaient cru comprendre que les touristes appréciaient la vue sur le fleuve, au sommet de la plus jolie falaise de la communauté. Devant, ils avaient abattu les arbres sur près d’une centaine de mètres, pour que la vue soit vraiment imprenable.

toilettes communauté achuar de Napurak


Ils avaient également construit des marches en bois pour descendre au ruisseau – ce qui évite les glissades dans la boue en revenant de la toilette - ainsi qu’une plateforme sous la cascade, qu’eux-mêmes se sont surpris à utiliser avec plaisir.

cascade Achuar


L’activité pêche au poison végétal et à la machette avec toute la communauté a été très appréciée, même s’il a été compliqué d’expliquer aux enfants qu’il fallait laisser les touristes attraper quelques poissons.

pêche à la nivrée, torche tigre, silure, Achuar
La photo de gauche est de Pierre Ferron.


Une fois trois des quatre visiteurs partis (la quatrième, une personne venue de France tout exprès pour connaître Napurak, est restée deux semaines), les Achuar ont repris leurs activités. Parfois, quand la chaleur était forte, nous nous faufilions entre les pieds de manioc rejoindre une femme et ses filles dans leur jardin pour y chercher un peu de fraîcheur. Une fraîcheur bien psychologique, car l’ombre y est clairsemée, mais le vert des feuilles de manioc traversées de soleil est si tendre, le gris bleuté de l’entrelacs cannelé de leurs branchages si aquatique, qu’on aurait presque envie d’enfiler une petite laine en y pénétrant. Le mouvement liquide des ombres jouant sur les visages, la densité de l’air, le chant de l’oropendola dont les notes ruissellent comme celles d’un carillon en bambou, donnent l’impression d’être en présence d’un groupe de petites tsunki – les naïades achuar – immergés sous une cascade claire, pris dans la danse des bulles d’air et des alevins. Parfois, elles nous ont parlé (presque) spontanément des anent qu’elles connaissaient – mais elles avaient toujours un peu trop mal à la gorge pour en chanter un – et de leur relation avec le boa Wapau, avatar de Nunkui – mais quand on demandait à le voir, il avait toujours quitté le jardin la veille.

Notre activité dans les jardins consistait principalement à désherber à la machette et à brûler les mauvaises herbes ; les Achuar apprécient en effet l’image d’une terre à nu entre les plantes cultivées. Ce souci est purement esthétique, les jardins achuar n’étant pas plus productifs que ceux des ethnies avoisinantes qui laissent les plantes adventices les envahir. Peut-être ce goût découle-t-il aussi de leur cosmogonie : il s’agit de remplacer entièrement l’œuvre de Shakaïm, l’esprit qui cultive la forêt comme son jardin, par celle de Nunkui, déesse tutélaire des plantes cultivées. L’espace masculin de la forêt devient ainsi un jardin purement féminin. Cette explication a toutefois ses limites car, depuis que leur habitat est regroupé, les Achuar ont transféré ce goût pour la terre à nu vers d’autres zones de la communauté, qu’ils passent un temps fou à « nettoyer », les hommes comme les femmes. Je leur ai expliqué de nombreuses fois que les touristes trouvent plus d’agrément dans une végétation tropicale luxuriante que dans une terre pelée brûlée par le soleil, mais ils n’ont pas pu croire à une telle énormité. Parfois, lorsqu’ils s’apprêtaient à nettoyer une parcelle de terrain, je leur désignais quelques fleurs aux couleurs éclatantes et visitées par les colibris en leur assurant qu’aux yeux d’un touriste, elles étaient vraiment belles. Dubitatifs, ils acceptaient tout de même de les épargner, mais lorsqu’elles se retrouvaient seules, sans leur écrin végétal, elles perdaient beaucoup de leur charme.

Nous avons consacré une matinée à aménager le « jardins des gringos », autour de notre cabane. Chacun est venu avec des graines et quelques plantounes à transplanter – papayer, bananier, caïmitier, canne à sucre, tabac, datura, fruits et fleurs aux noms musicaux de yurangmis, maïkiua, cucuch.

jardin achuar


Une fois les plantations et les boutures terminées, tous les membres de la communauté ont pris un long moment pour nettoyer la terre. Cette nuit-là, une petite mygale est venue creuser son terrier le long de l’un des piliers de la cabane ; nous lui avons par la suite donné chaque soir un grillon, pour que l’endroit lui plaise et qu’elle décide d’y rester. Un singe nocturne dort dans l’un des arbres qui ombrage le jardin. À lui nous avons proposé des bananes, mais qui ont pour l’instant été snobées.

Je n’y retourne qu’en juin prochain, mais n’hésitez pas à y aller sans moi d’ici là pour entretenir le jardin. L’un des visiteurs de cette année – Pierre Ferron – est guide professionnel et vit en Equateur. Vous pouvez le contacter pour qu’il vous accompagne.

J’ai par ailleurs commencé à discuter avec les membres des communautés voisines pour voir comment les impliquer dans ce projet de tourisme, des fois qu’il fonctionne. La communauté de Shuinmamu dispose par exemple de trois lagunes peuplées de caïmans et d’hoatzins, que nous pourrions visiter en pirogue à rame moyennant un droit d’entrée. Tout ça n’empêchera pas les pétroliers d’entrer, mais bon, il faut bien se donner l’illusion de faire quelque chose. 

Quelques autres photos :

Pedro/Uwiti a attrapé un tinamou.

tinamou


Wisum s’apprête à l’achever, mais Pedro s’inquiète soudain du regard des touristes.



Wisum n’a pas ce genre de préoccupations.



Épilogue.



Pedro/Uwiti lors d’une séance de pêche.

pêche à la nivrée, Achuar


Levé de soleil sur Napurak.



Petit déjeuner chez Yuri.






Vous pouvez voir les photos et vidéos de Pierre Ferron sur son site ou sur sa page facebook.






mercredi 3 août 2016

Tumaco

Emission France inter sur Anent. Nouvelles des Indiens Jivaros

Leishmaniose et traitement aux métaux lourds



Après l’émission, heureusement courte, je file au centre de santé le plus proche. Une doctoresse regarde mon nez et déclare que cette croutinette lui paraît bien inoffensive pour être de la leishmaniose, tout en reconnaissant ne pas y connaître grand-chose car « la leishmaniose est une maladie tropicale ». Le centre de Quito a été construit en copiant avec tant d’application les grandes villes américaines que ses habitants ont réussi à se convaincre que les tropiques et toutes les saletés qui y grouillent se trouvaient bien loin de chez eux. Si je tiens à être rassuré, je peux toujours aller faire des analyses à l’hôpital, me dit-elle.

Après quelques heures d’attente, un médecin me reçoit et m’explique qu’ils ne sont pas habilités à faire ce genre d’analyse car ils n’ont pas de service des maladies tropicales. Ils ne voient pas trop où on pourrait m’aider, peut-être au centre de dermatologie.

La doctoresse qui m’accueille m’annonce qu’on m’a mal informé : c’est bien l’hôpital qui doit faire ces analyses ; elle me conseille d’y retourner et, s’ils refusent à nouveau, de demander une lettre officielle de justification – mais, soit dit en passant, cette petite croute n’a pas l’air bien méchante.

Le soir étant venu, je rentre plutôt à la maison et appelle au secours un ami français sur qui il faudra un jour que je fasse un post. Il m’obtient dès le lendemain matin un rendez-vous à la faculté de médecine avec le spécialiste national de la leishmaniose. Celui-ci m’ausculte attentivement et diagnostique avec un sourire chaleureux un début probable de leishmaniose, puis fait les prélèvements nécessaires aux examens. Heureusement, il m’apprend aussi qu’il existe un traitement sans métaux lourds, la « miltéfosine »… mais pas en Equateur. On doit pouvoir le trouver en Colombie, car les militaires, rongés de leishmaniose, en font grand usage ; mais même là-bas, il est très contrôlé et difficile à obtenir car convoité aussi par les FARCs. Et en France ? Peut-être… mais aux dernière nouvelles le laboratoire qui synthétise la molécule se faisait plaisir et la boîte de miltéfosine coutait 3000 euros. Sinon, parfois, la leishmaniose peut se soigner seulement avec de la chaleur, en remplissant un gant mapa d’eau brûlante et en l’appliquant sur la plaie, tant que c’est supportable. Je dois cependant attendre les résultats, car si l’infection est bactérienne la chaleur risque d’empirer les choses.

Le lendemain, les résultats sont négatifs et la lésion semble s’être légèrement résorbée. Léger, je reprends là où je l’avais laissée l’organisation de mon prochain voyage chez les Achuar. Pour ne pas attirer le mauvais œil, je ne pousse pas les préparatifs trop loin et me contente d’acheter des fruits secs au supermarché. Précaution visiblement insuffisante, car le jour suivant la lésion s’est ouverte et creusée. Je rappelle le spécialiste qui ne peut pas me recevoir avant quatre jours.

Journées pénibles, que je passe à contempler l’évolution de ma plaie devant la glace et à essayer de dessiner des oiseaux qui, du coup, ont tous l’air un peu angoissé. Une buse des Galapagos, que je n’ai jamais vue mais qu’on m’a commandée, et un toucanet à croupion rouge, qui vient de Milpe comme ma leishmaniose :


Buse des galapagos et toucanet à croupion rouge, aquarelle

toucanet à croupion rouge, aquarelle

toucanet à croupion rouge, aquarelle

crimson rumped toucanet, watercolor




J’ai même dessiné des tourterelles oreillardes dans un parc de Quito… on s’occupe l’esprit comme on peut :


Tourterelle oreillarde, Quito, encre



Je revois le spécialiste, qui refait des analyses, qui cette fois sont positives. Au moins, je peux agir ; je commence par le gant mapa plein d’eau brûlante…


Leishmaniose, thermothérapie



… puis je bombarde de mails les centres de recherche colombiens pour essayer de trouver le traitement. Une gentille doctoresse de Cali me répond que la miltéfosine est presque introuvable en ce moment, mais qu’il lui en reste quelques boîtes dans son laboratoire de Tumaco, une ville côtière proche de la frontière équatorienne, où elle se rend justement l’après-midi même. Je saute dans un bus et après 24 heures, quelques changements et une nuit à la frontière, j’arrive à Tumaco.


trop de thermothérapie, leishmaniose




Donc, si vous attrapez la leishmaniose, vous saurez qu’il faut faire plusieurs applications par jours pendant un mois avec une eau modérément chaude, et non essayer de la brûler en une fois ; ou alors il faut y aller franchement, avec une pointe de machette chauffée dans les braises ou de l’acide de batterie.

La doctoresse fait de nouveaux prélèvements pour ses recherches et me donne ma boîte de miltéfosine. Le soir, pour la remercier d’avoir sauvé mon nez, je l’invite à manger des langoustines au lait de coco sur la plage. Elle m’explique que le traitement est aussi rare car la leishmaniose est une maladie de pauvres peu rentable ; il y a tout un stock de miltéfosine en ce moment au ministère de la santé, mais bloqué par l’organisme qui règlemente la distribution des médicaments, car celui-ci est lié au laboratoire qui synthétise la molécule. L’objectif est de créer le manque avant de ressortir le médicament sous un autre nom et dix fois plus cher, comme il l’ont fait récemment avec le traitement contre la toxoplasmose, tout en s’opposant à la distribution par les centres de recherche, etc., etc. Ces pratiques sont bien connues, mais quand on a failli y perdre son nez ça rend la chose très réelle.


Me voici donc parti pour un mois d’un traitement lourd, pendant lequel je ne peux pas boire une goutte d’alcool. Je ne pourrai donc pas toucher à la bière de manioc chez les Achuar, ce qui risque de leur fendre le cœur, mais bon, c’est un moindre mal.


jeudi 14 juillet 2016

Milpe

D’après l’un des passages les plus connus de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, « on croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Moi, plus que le voyage, ce sont les parasites qui sont en train de me défaire.

Je ne les ai pas attrapés à Napurak – où une source claire irrigue la communauté d’une eau parfaitement pure – mais à Numbaïme. Là, l’eau est puisée dans une rivière qui vient de loin et qui traverse en amont plusieurs autres communautés, tout aussi dépourvues de toilette que Numbaïme. Je filtrais l’eau que je buvais, mais les femmes ne prenaient pas cette précaution pour préparer la bière de manioc. Les analyses à l’hôpital de Puyo ont révélées que j’étais colonisé par des blastocystis homini, un parasite unicellulaire qui provoque des symptômes relativement bénins – fort gargouillement et autres petits désagréments intestinaux, coups de fatigue, quelques crampes. Rien de bien méchant en somme, sauf dans les rares cas de résistance aux médicaments. Or, j’en suis à mon troisième type de traitement antiparasitaire, et après chaque ingestion d’une pilule, je gargouille de plus belle, comme si mes blastocystes éclataient de rire, ravis de voir arriver un nouveau produit pour pimenter leurs orgies.

Mes parasites et moi venons de rejoindre Chloé à Mompiche, un petit village de la côte équatorienne, dans la zone touchée par le séisme. Chloé était sur place pour aider une ONG à reconstruire quelques maisons. Les petits hôtels en bambous qui regardent l’horizon sont tristement vides, la plupart des touristes étrangers ayant annulé leur voyage après le tremblement de terre. Quant aux touristes équatoriens, ils préfèrent le all inclusive à quelques kilomètres de là, où le forfait à prix unique leur donne un accès permanent et illimité à la caïpirinha et au jet ski. Ils se concentrent sur une bande de sable d’une centaine de mètres, encadrées par des maîtres-nageurs et des vigiles armés. De part et d’autre s’étendent des kilomètres de plages à peu près désertes, fréquentées seulement par quelques pêcheurs, les pélicans et les frégates qui les suivent.


Avant Mompiche, j’étais à Milpe, des cabanes pour ornithologues dans la forêt tropicale, entre Quito et la côte. C’est là qu’il y a presque deux ans je dessinai les premières pages de ma BD, Anent. Je suis revenu à Milpe par superstition, en me disant que les lieux me souffleraient le début de ma prochaine BD. Mais ça n’a pas fonctionné. Peut-être les blastocystis homini tarissent-ils l’imagination. Ou peut-être, pour faire à nouveau référence Nicolas Bouvier, que la vie y était trop divertissante pour pouvoir se concentrer. Difficile par exemple de se résoudre à s’enfermer, à faire le vide en soi et à commencer à construire une histoire lorsqu’on peut tomber sur ce genre d’araignée en sortant de sa cabane : 


araignée Milpe équateur



Et puis il y a les mangeoires à colibris – des récipients remplis d’eau sucrée et percés de trous en forme de fleur, qui bourdonnent de colibris de l’aube au crépuscule. Parfois, quand l’esprit divague, on se croit en Provence au mois d’août, à côté d’un massif de lavande envahi d’abeilles ; et puis on est ramené à la réalité par un minuscule et scintillant colibri-coquette en train de butiner l’inscription rouge qui décore votre tasse de café.


Il y a aussi les bananes que le gardien des cabanes cloue chaque matin sur une longue branche horizontale, et qui attirent des toucans, des araçaris et une nuée éblouissante de tangaras. Lorsqu’il m’est arrivé de remplacer les bananes, les toucans et les tangaras m’entouraient et me poursuivaient en criant, telles les mésanges charbonnières de mes mangeoires de Bois-le-roi. Faute de réussir à écrire une BD, j’en ai dessinés quelques-uns :

Blue-necked tanager, flame face tanager, aquarelle, watercolor

Choco toucan, pale-mandibuled araçari, aquarelle, watercolor
































Rufous motmot, euphonia, watercolor, aquarelle








Voici sinon une grive tavelée et un alapi d’Esmeraldas, deux nouvelles espèces pour moi :

sketches nightingale trush, aquarelle



esmeraldas antbird, aquarelle
Il y a enfin, dans la cabane d’à côté, une équipe de chercheurs qui étudient les mœurs du manakin à ailes dorées. Les mâles de cette espèce dansent ensemble au lieu de se battre ce qui, d’un point de vue évolutif, n’a aucun sens. Je les accompagnais chaque jours à l’aube déplier les filets dont ils avaient quadrillé le sous-bois. L’objectif premier était de poser des bagues colorées aux pattes des manakins, mais nous capturions aussi des dizaines d’autres espèces, dont certaines sont si discrètes que rien n’aurait permis de deviner leur présence. Le chef des chercheurs – un américain auréolé de publications dans les revues les plus prestigieuse, et qui fait ce travail depuis au moins trente ans – semblait chaque matin redécouvrir les oiseaux. Parfois il me bousculait sur les chemins boueux, risquant son col du fémur, pour me doubler et avoir la joie d’identifier le premier la petite boule de plumes palpitante qui venait de se prendre dans les mailles d’un des filets.

Je retourne d’ici peu chez les Achuar, à Napurak, a priori avec quelques touristes, pour essayer de trouver des idées d’histoire et un traitement traditionnel contre les parasites.