jeudi 31 août 2017

L’interprétation des rêves

« Je veux l’impossible, … je veux peindre l’air ».
Claude Monet



En ce qui me concerne, c’est peindre tout court qui me semble impossible ; comme à chaque voyage ici, mes aquarelles n’ont pas quitté le fond de mon sac, où elles ont fondu et légèrement moisi.

A Napurak, cette petite communauté de Jivaros achuar que je fréquente depuis plusieurs années, c’est pourtant bien l’air que l’on aimerait peindre. Il est dense, coloré, le soleil déclinant travaille sa texture, et il semble alors ralentir et alléger les mouvements des choses et des corps. Au crépuscule, il devient si présent que l’on s’étonne presque de voir les premières chauves-souris le traverser sans effort. Il n’est déplacé que par une imperceptible brise et par la chaleur qui monte désormais du sol, et vous soulève.

Le rio Pastaza enroule ses eaux brunes autour d’une pirogue amarrée, au bout de laquelle Wampiu, l’un des plus jeunes fils de Pedro, vient de ferrer un petit poisson-chat. Tandis qu’il le débarrasse d’un coup de dent de ses nageoires venimeuses, le petit poisson lui glisse des mains et tombe au fond de l’embarcation rempli d’eau où il devient difficile à saisir. Les autres enfants, hilares, secouent l’ensemble. Tous finissent à l’eau, sauf le poisson que l’on viendra récupérer plus tard d’un coup de machette.

Après ces quelques lignes, c’est Nicolas Bouvier qui vient à l’esprit : « Pourquoi ajouter des mots qui ont trainé partout à ces choses fraiches qui s’en passaient si bien ? ». Cela dit, la plupart de ces choses fraîches filent sans trop de problème à travers la maille des mots. On se dit sans y croire que la mémoire saura les retrouver à partir des quelques indices qu’elles y laissent, mais leur fuite est d’autant plus frustrante qu’il y a de bonnes raisons de s’inquiéter pour elles.

Prendre des photos est encore plus insatisfaisant : elles semblent tout capturer, sauf l’essentiel. J’en mets tout de même une pour vous monter l’intérieur de ma nouvelle maison : 


communauté achuar de Napurak, rio pastaza








Les Achuar m’ont dit avoir d’abord envisagé de la fermer avec des écorces de palmier, comme l’étaient les maisons en tant de guerre. Habitués à ce que mes critères ne coïncident pas avec les leurs, ils ont heureusement attendu que je revienne pour me poser la question.


Chaque matin, deux heures avant l’aube, je vais dans une famille différente boire l’infusion de wayus – et la vomir comme il se doit, en me chatouillant la gorge avec une branchette de manioc. Aujourd’hui, sur le chemin tout balisé de lucioles qui sépare ma maison de celle de Yuri, m’accompagnent les cinq notes mélancoliques d’Auju, cet oiseau nocturne aux yeux oranges et démesurés qui, au temps des mythes où chacun avait une apparence humaine, a épousé la pleine lune.

Achuar, yuri de Anent


oras de wayusa, route Macas, taisha, wampuik

interprétation des rêves jivaros



En fin d’après-midi, après un moment d’hésitation passé à regarder le Pastaza, je ne me suis finalement pas baigné. J’ai emprunté une petite pirogue et suis allé à la pêche. Des enfants m’ont suivi en riant et j’ai craint un instant que leur présence ne nuisent à la sérénité du moment. Et puis ils s’y sont mêlés : ils m’ont ignoré et sont allés jouer sur une langue de sable où le contre-jour les mélangeait à leur reflet. Une scène qui serait d’un kitch risible en photo mais qui dans la réalité vous tire les larmes.

Juste avant le coucher du soleil j’ai pêché une raie grosse comme une table de bistrot ; une prise paraît-il peu commune. Yuri m’a expliqué sans s’étonner que ma rencontre avec la raie ayant eu lieu je pouvais désormais me baigner sans crainte.

Un jour on pourra aller à Napurak en bus.